Confort : l’exigence d’émotions sur mesure
2 mars 2009
La décoration intérieure est un révélateur fidèle de l’évolution de notre époque.
Sonnons le glas du bling-bling, le clinquant ne séduit plus. Il est vrai qu’il fut un temps où l’image, l’étiquette, le statut étaient des atouts majeurs. Il s’agissait de briller en société et la tâche était aisée puisque notre fonction sociale suffisait à nous définir. Comme il y a quelques siècles, notre intérieur était plutôt sensé traduire cette évidente réussite.
Mais il faut croire que l’homme est plus complexe qu’un CV. On assiste aujourd’hui à un changement notable de ses aspirations. Ceux qui abandonnent une carrière prometteuse pour trouver leur véritable voie ne sont plus des cas isolés.
Le tonnerre gronde, la tempête approche et elle va balayer tous les châteaux de cartes: le bien-être s’impose. Dans nos vies, dans nos corps et dans nos maisons.
Le design a vécu ses folles années où tous les délires étaient permis, où chacun faisait la démonstration de son talent en concevant des produits certes inventifs mais invivables.
Le mot d’ordre du salon Maison et Objet 2008 était la simplicité. La création revient à sa vocation première: être au service de la collectivité. Ce n’est pas au designer d’imprégner un objet de sa personnalité mais bien à celui qui se l’approprie.
Et le mobilier de retrouver sa fonction utilitaire: un fauteuil est fait pour se détendre.

Le design lui-même doit évoquer la langueur. Le Sumo de Baleri Italia est une ode aux rondeurs réconfortantes. Les plis du Heaven de Cassina ont été savamment étudiés pour inciter à s’y étendre de toutes les façons les moins conventionnelles. S’asseoir sur un fauteuil, c’est souvent s’apprête à vivre un moment de retrouvailles avec soi-même. Pour qu’il soit profitable, la structure de l’assise est couramment inspirée d’un cocon réconfortant. Dossier légèrement incliné, assise relevée, le corps peut s’abandonner sans retenue.
Le canapé, pièce maîtresse d’un salon, n’a certes pas la même vocation, mais il dévoile ses formes lascives avec un bonheur croissant. Les surfaces d’assise sont profondes, les dossiers bas, les accoudoirs larges, les coussins épais et moelleux.

Mais chacun a sa propre conception du confort. Pour qu’on puisse être acteur de sa vie au quotidien et adapter ses meubles à ses envies du moment, la modularité est de mise. C’est même devenu une revendication primordiale. Fauteuil, chaise-longue, méridienne, pouf s’assemblent et se dissocient. On ajoute des tablettes, une banquette, des coussins. Les dossiers et accoudoirs s’inclinent, parfois jusqu’à l’horizontale, pour former un lit d’appoint. Un canapé est polymorphe: on s’y repose certes, mais on y travaille aussi, on y reçoit, on y discute. A chaque situation, sa configuration.

Patrick Norguet vient de recevoir le Wallpaper design Awards 2009 du designer de l’année 2009. Or sa création pour Artifort, Manhattan, est pour le moins épurée. On joue les architectes en agençant ses blocs à sa guise.

Dunlopillo, la célèbre marque française de literie, lance sa ligne de mobilier et a fait appel à la non moins notoire Matali Crasset pour lui dessiner un canapé. Compo’sit est un modèle de modularité: l’assise peut servir de repose-pied, on rapproche deux sièges pour créer un siège d’enfant surélevé, une rainure centrale permet d’y glisser son journal ou sa télécommande.

L’ergonomie n’est pas réservée aux canapés. Les cuisines sont sensées être pratiques et fonctionnelles. Les rangements sont de plus en plus souvent de profonds tiroirs pour qu’on puisse accéder facilement à tous les ustensiles. Le four est à hauteur d’yeux et à portée de main pour ne plus nous contraindre à des acrobaties. Les robinets sont flexibles, les plans de travail sont larges, tout est mis en oeuvre pour que la préparation des repas reste un plaisir sans perdre de temps.
C’est bien de plaisir dont on parle le plus en design aujourd’hui. Les esthétiques alambiquées, les mécanismes complexes fatiguent nos esprits déjà trop sollicités.
On revendique des sensations pour reposer nos âmes.
Ainsi, le tapis, qui jusque là était plutôt destiné à structurer l’espace, à agrémenter le sol ou plus prosaïquement à protéger le parquet, est désormais porteur d’émotions.

On s’y allonge, on le caresse en rêvant, on y médite dans le dénuement. Très en vogue cette année, le cuir chaud et sensuel et les longues mèches qui s’emmêlent entre nos doigts. Même le bref moment durant lequel on le foule doit susciter l’étonnement, provoquer une étincelle, évoquer un ailleurs. Les reliefs mouvants sous nos pieds, les tissages épais, les mèches courtes et larges sont autant d’occasion de s’évader.
La nature, souvent lointaine, souvent rare, nous manque si cruellement que le tapis se propose de nous en offrir les effluves: des trèfles en cuir, des fleurs en feutre, des champignons en laine. En fermant les yeux, on peut s’imaginer allongé dans un champ désert, inondé de soleil et de chants d’oiseaux.

Mais certains designers vont plus loin: le tapis est un lieu de vie à part entière. Le Flying Carpet de Nanimarquina est un paysage vallonné où l’on s’installe comme dans un immense canapé en toute liberté.

On aborde donc un aspect fondamental du confort actuel: la polyvalence. Un objet n’a plus une fonction unique mais, débarrassé de ses cadres rigides, il peut avoir diverses utilités.
Les paravents en sont une illustration explicite. Les panneaux articulés qu’on plantait au milieu du salon pour créer différents espaces sont en voie de disparition. Désormais, ce sont également les bibliothèques, ouvertes de part et d’autre, qui marquent une séparation.

Les paravents sont eux aussi des espaces de rangement: le SoftWall de B&B Italia est conçu pour y caler tous ces petits riens dont on a besoin au quotidien. Les paravents sont aussi des espaces de communication: on peut y accrocher des messages d’amour, des instructions, des photos souvenirs.
Les codes se brouillent, les frontières s’évanouissent.

Le design prend peu à peu une autre dimension, un supplément d’âme. La nôtre. Car voilà la réjouissante nouveauté: l’objet prend vie à notre contact, il s’enrichit de notre présence, il dévoile toute sa sensualité sous nos caresses. C’est un nouveau rapport entre l’homme et l’objet qui se profile: intéractif et émouvant. On déclarait l’homme perdu, étouffé par son orgueil, aseptisé par sa technologie, dépassé par sa soif de pouvoir, et voilà qu’il nous prouve qu’il aspire aux frissonnements du plaisir simple d’être vivant. La poursuite du bonheur donne des ailes au design.

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